heldentod@gmail.com
home buttonnews buttondiscography buttonvisuals buttontexts button
 

LA MORT EN FACE

1. Aux morts de février

2. Paysage de prison

3. Psaume IV

4. Mon pays me fait mal

5. Je ne sais rien


Aux morts de février

Les derniers coups de feu continuent de briller
Dans le jour indistinct où sont tombés les nôtres.
Sur onze ans de retard, serai-je donc des vôtres ?
Je pense à vous ce soir, ô morts de Février.


To the Dead of February

The last shots continue to blaze
In the indistinct day where ours are fallen.
Delayed by eleven years, will I therefore be yours?
I think of you tonight, o dead of February.

Top
Back to Texts


Paysage de prison

Voici nos biens qui surgissent des brumes,
Voici Paris dans la nuit qui s'allume,
Voici la ville où dorment nos trésors.
Tout est caché derrière les barreaux,
Les arbres roux sont ceux du parc de Sceaux.
Ceux que l'on aime y respirent encor.

Comme un signal au bout de la jetée,
Comme un fanal sur le phare agité,
Voici la Tour, grande fille de fer.
Elle surmonte au-dessus des nuages
Nos diamants, notre or et nos images,
Les cargaisons englouties depuis hier.

O ma jeunesse au fond de ce brouillard,
Reviendras-tu avant qu'il soit trop tard
Pour conjurer les tempêtes encor?
Ce n'est qu'à toi que je crois et confie
En cet automne où court sans fin la pluie
Mon pauvre coeur menacé par la mort.


Landscape of the Prison

Here are our goods which emerge from the fog,
Here is Paris illuminated in the night,
Here is the city where our treasures sleep.
All is hidden behind bars,
The russet trees are those of the parc de Sceaux.
Those who are loved still breathe.

Like a signal at the end of the pier,
Like a lamp on the agitated headlight,
Here is the Tower, great daughter of iron.
She rises high above the clouds
Our diamonds, our gold and our images,
The cargo absorbed since yesterday.

O my youth behind this fog,
Will you return to me before it is too late
To conjure away the storms?
It is only you in whom I believe and trust
In this autumn where the rain falls without end
My poor heart threatened by death.

Top
Back to Texts


Psaume IV

Seigneur, voici couler le sang de la patrie.
J'entends le bruit qu'il fait en tombant sur la terre,
Le bruit sourd, en cinq ans de luttes ennemies,
De ces gouttes tombant du corps de tant de frères.

Seigneur, voici couler le sang de notre race,
Sang du combat guerrier, sang des guerres civiles,
Sang des foyers noircis que quelque flamme efface,
Sang de ceux qu'on fusille aux fossés de nos villes.

Seigneur, voici couler le sang de notre terre.
Le sang qui a coulé n'est jamais qu'un sang pur,
Et le voici mêlé, le sang des adversaires,
Figé sur nos pavés comme un verglas plus dur.

Seigneur, voici couler le sang de nos garçons,
Il a tout recouvert la patrie déchirée.
Quand verrons-nous jaillir, ô tardive saison,
De tout ce sang versé la moisson désirée?


Psalm IV

Lord, here is spilt the blood of the fatherland.
I hear the sound it makes while falling to the earth,
The muted sound, in five years of fighting enemies,
These drops falling from the bodies of so many brothers.

Lord, here is spilt the blood of our race,
Blood of belligerent combat, blood of civil war,
Blood of blackened homes that some fire erases,
Blood of those who shoot from the trenches of our cities.

Lord, here is spilt the blood of our land.
Only the blood that is spilt is pure blood,
And mixed here, the blood of adversaries,
Drying on our streets like a hardened glaze.

Lord, here is spilt the blood of our boys,
It covers all of our torn fatherland.
When will we see sprout, o late season,
From all the sown blood the desired harvest?

Top
Back to Texts


Mon pays me fait mal

Mon pays m'a fait mal par ses routes trop pleines,
Par ses enfants jetés sous les aigles de sang,
Par ses soldats tirant dans les déroutes vaines,
Et par le ciel de juin sous le soleil brûlant.

Mon pays m'a fait mal sous les sombres années,
Par les serments jurés que l'on ne tenait pas,
Par son harassement et par sa destinée,
Et par les lourds fardeaux qui pesaient sur ses pas.

Mon pays m'a fait mal par tous ses doubles jeux,
Par l'océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés,
Par ses marins tombés pour apaiser les dieux,
Par ses liens tranchés d'un ciseau trop léger.

Mon pays m'a fait mal par tous ses exilés,
Par ses cachots trop pleins, par ses enfants perdus,
Ses prisonniers parqués entre les barbelés,
Et tous ceux qui sont loin et qu'on ne connait plus.

Mon pays m'a fait mal par ses villes en flammes,
Mal sous ses ennemis et mal sous ses alliés,
Mon pays m'a fait mal dans son corps et son âme,
Sous les carcans de fer dont il était lié.

Mon pays m'a fait mal par toute sa jeunesse
Sous des draps étrangers jetée aux quatre vents,
Perdant son jeune sang pour tenir les promesses
Dont ceux qui les faisaient restaient insouciants.

Mon pays m'a fait mal par ses fosses creusées
Par ses fusils levés à l'épaule des frères,
Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisées
Le prix de reniements au plus juste salaire.

Mon pays m'a fait mal par ses fables d'esclave,
Par ses bourreaux d'hier et par ceux d'aujourd'hui,
Mon pays m'a fait mal par le sang qui le lave,
Mon pays m'a fait mal. Quand sera-t-il guéri?


My Country Sickens Me

My country sickens me with its overflowing roads,
With its children thrown to the eagles of blood.
With its soldiers firing in vain routs,
And with the June sky under a burning sun.

My country sickens me under the dark years,
With oaths sworn that were not kept,
With its harrassment and its destiny,
And the heavy burden that weighed down its steps.

My country sickens me with all its double crosses,
With the ocean opened to heavy-laden black vessels,
With its sailors fallen to appease the gods,
With its bonds cut by too slight a chisel.

My country sickens me with all its exiles,
With its overflowing dungeons, and its lost children,
Its prisoners stuck between barbed wire,
And all those who are far away and no longer known.

My country sickens me with its cities in flames,
Sickens me under its enemies and its allies,
My country sickens me with its body and soul,
Under the iron yokes to which it was bound.

My country sickens me with all its youths,
In foreign clothes thrown to the four winds,
Losing their young blood to keep the promises
Of those who remained carefree.

My country sickens me with its trenches dug
With its rifles raised to the shoulders of brothers,
And with those who counted on their scorned hands
The price of denial to their rightful wages.

My country sickens me with its fables of slavery,
By its torturers of yesterday and those of today,
My country sickens me with the blood that washes it,
My country sickens me. When will it be cured?

Top
Back to Texts


Je ne sais rien

Voilà quatre jours que je suis enfermé,
Quatre jours que je raye au calendrier
Un à un, parce qu'il le faut bien,
Quatre jours que je ne sais rien.

Au dehors, c'est le bruit de la ville,
A chaque minute claque un coup sourd.
Les mitrailleuses roulent comme de sacs de billes,

Cela dure depuis quatre jours.
Mais il y a aussi des enfants qui jouent,
Et d'autres bruits inconnus et lointains.
Mais ma fenêtre est fermée.
        Je ne sais rien.

Quelquefois je pense que c'est le canon
Ou un mortier, je ne m'y connais pas très bien.
La rue s'emplit du bruit des chars ou des camions ;
Peut-être s'en vont-ils. Est-ce la fin ?
Mais non, tout recommence comme dans un rêve,
Tout s'enchaîne et rien n'a de fin.
Une voix tout à l'heure a annoncé une trêve,
Il me semble du moins, car je ne sais rien.

Quand je suis passé dans la ville, à midi,
L'autre jour, il y avait du soleil dans les rues,
On avait mis des drapeaux sur les mairies,
Des garçons passaient avec des brassards inconnus.
Depuis, je ne sais plus rien de ce qui se passe,
Sauf ce qui, à travers ces murs, me revient,
J'entends sans cesse les voitures d'incendie qui passent,
La nuit, le ciel est rouge. Je ne sais rien.

Me voici seul comme je ne l'ai jamais été,
Robinson construisant son monde entre ces quatre murs.
Que font, dans la ville en fureur,
Ceux-là que j'aime ? Où sont les miens ?
Dieu les gardes de la fureur,
        Je ne sais rien.


I Know Nothing

Four days ago I was locked up,
Four days that I cross out on the calendar
One by one, because it is quite necessary,
Four days that I know nothing.

Outside, there is the noise of the city,
Each clicking minute a quiet blow.
Machine guns roll like bags of bearings,
That have lasted now four days.
But there are also children who play,
And other unknown and distant noises.
But my window is closed.
        I know nothing.

Sometimes I think that it is a cannon
Or a mortar, I have no way of knowing.
The street is filled with the noise of tanks or trucks;
Perhaps it goes away. Is this the end?
But no, it starts all over again as in a dream,
All is connected and nothing has ended.
Every hour a voice announced a truce,
Or so it seems to me, because I know nothing.

When I passed through the city the other day,
At noon, there was sun in the streets,
Flags were raised on the town halls,
Some boys passed by with unknown arm-bands.
Since then, I no longer know what happens,
Except what comes back to me through these walls,
Unceasingly I hear burning vehicles pass,
The night, the sky is red. I know nothing.

Here I am, alone like I have never been,
Robinson building his world between these four walls.
What keeps, in the city enraged,
Those whom I love? Where are mine?
God protect them from rage,
        I know nothing.

Top
Back to Texts